Villa Seurat et Atelier de Chana Orloff : le charme intact d’une cité d’artistes

Quatorzième arrondissement. Du côté d’Alésia, de la rue des Plantes, repoussera toujours le charme de la villa Seurat dès que la belle lumière naturelle s’en mêle…

Cette voie, ouverte, lotie et bâtie en 1926, sous le nom de « cité Seurat » : une cité d’artistes regroupant plusieurs ateliers et petits hôtels particuliers remarquables. Je l’ai connu vers 1980, adolescent, tout à ma passion d’alors pour l’écrivain Anaïs Nin qui y résida.

J’y allai donc marcher et m’imprégner les yeux de l’élégance discrètement art déco des architectures aimées. En bon pèlerin de l’exploration parisienne, qu’on appelait pas encore urbex, (s’agissant de locaux industriels désaffectés), je respirai tout cela avec la délectation de l’instant, aussi précieux qu’insouciant. J’étais ce que je voyais. J’étais ce que j’entendais… Une éponge esthète dans le silence des découvertes solitaires.

40 ans plus tard, il me fut donné d’y connaître une autre maison. La première construite par Auguste Perret à Paris. Un atelier d’artiste. Les radiateurs d’origine de type industriel du rez-de-chaussée sont absolument superbes. Et ils marchent très bien…

Original traitement du béton en piqué de façade par Auguste Perret, belle ambiance rouge et marron…
Photo : C.Riedel

C’est l’atelier de Chana Orloff. On ne sait plus trop qui elle fut, mais elle eut son heure de gloire dans le Montparnasse de l’entre-deux-guerres. Elle fut l’amie de la Movida du moment, sculpta la fameuse Kiki, modèle et muse de nombreux artistes. Dont Foujita. Ce qui nous rappelle la Suzanne de Modigliani…

Chana Orloff

Sculptrice dont le style ne me touche pas plus que cela. Mais dotée d’une belle inspiration, d’une force de captation du réel indéniable, teinté d’humour, subtil souvent, dans la représentation de ses modèles. Aux rondeurs sympathiques. D’autres ont un modèlé ascète un peu brancusien, comme cette femme en pied dominant la scène ci-dessous ( la dame blanche). Ce que j’adore…

L’atelier de Chana Orloff ouvert de manière permanente
Vue de l’atelier de travail de Chana Orloff, 7bis, Villa Seurat, Paris 14e ©Stéphane Rioland

Ce qui me fascine est la façon dont elle façonne… Je voudrais travailler d’autres matières que la textuelle ! Frustration de l’accomplissement, quand tu nous tiens !

« Là commence le face-à-face avec la matière. Elle affronte des bois, qu’elle a parfois récupérés sur des chantiers de construction, surtout en début de carrière lorsqu’elle est sans le sou. Elle attaque le marbre ou la pierre.

Elle invente, c’est le critique d’art André Salmon qui le dit, le moulage en ciment ou en pierre reconstituée. Et puis, lorsqu’elle en a les moyens, elle demande à un fondeur de tirer un bronze à partir de ses plâtres.

Aux personnages répondent les animaux, car Chana Orloff aime représenter les oiseaux, les poissons, les chevaux, qui peuvent être des portraits commandés par de riches collectionneurs, comme le basset de Madame X ou le chien afghan de Lurçat… »

Source : Connaissance des arts, janvier 2019.

Hormis l’atelier de Constantin Brancusi (au pied du Centre Pompidou) ou celui d’Alfred Boucher (transféré de Paris à La Piscine de Roubaix), peu d’ateliers de sculpteurs sont aujourd’hui visibles, tels quels. Celui de Giacometti vient de y ajouter… Et donc  notre artiste ukrainienne Chana Orloff, près du parc Montsouris(où il pourrait faire bon s’oublier ensuite, en option picnic estival) :

Au fond d’une ruelle, qui deviendra par la suite la Villa Seurat, se cache cette demeure Art Déco sise près de l’atelier de Jean Lurçat.

Lorsque Chana Orloff rejoint la Villa Seurat, elle est déjà connue comme portraitiste (sur les 500 œuvres répertoriées, 187 sont des bustes et 72 des figures en pied). Elle expose dans de bonnes galeries et participe aux salons qui présentent l’avant-garde.

Ayant déjà réalisé le portrait sculpté de l’architecte Auguste Perret en 1923, elle lui demande… de concevoir un bâtiment fonctionnel, associant résidence et atelier. Perret choisit le béton-armé et propose une façade dépouillée, sans décor superflu, et percée de larges verrières éclairant l’intérieur d’une grande salle ouverte sur deux niveaux.

Pour compléter la réalisation de Gustave Perret, Chana Orloff commande à Zeev Rechter, un architecte rencontré en Palestine en 1930, une maison mitoyenne de trois étages. Le mobilier est de Francis Jourdain et Pierre Chareau (ces meubles et certaines œuvres de Chana Orloff ont été malheureusement volés pendant la Seconde Guerre mondiale, quand elle s’était réfugiée à Genève).

Atelier Chana Orloff
7 bis, Villa Seurat, 75014 Paris
www.chana-orloff.org

  • Tentative d’épuisement mémoriel d’un lieu :
  • Au 0, ma mémoire des lieux
  • Au 1 : la maison de l’écrivain Frank Townshend construite par André Lurçat en 1926 ; le peintre et ami des surréalistes, Eugène MacCown, y vécut en 1929
  • Au 1 bis : la maison du sculpteur Robert Couturier par Jean-Charles Moreux.
  • Aux 3 et 3 bis : les ateliers des peintres Marcel Gromaire et Édouard Goerg, construits en 1925 par André Lurçat.
  • Au 4 : la maison du bien connu peintre et tapissier ( on dit aussi licier) Jean Lurçat, construite en 1924 par son frère architecte, André Lurçat. Elle appartient a l’Institut de France, elle est en cours de restauration pour fuites d’eau… C’est affiché devant.
  • Au 5 : la maison du peintre Pierre Bertrand par André Lurçat.
  • Au 6 : la maison du sculpteur et céramiste Émile Just Bachelet par André Lurçat (plans initiaux de Lurçat modifiés par Bachelet).
  • Au 7 bis : la maison-atelier de la sculptrice Chana Orloff (1888-1968), construite par l’architecte Auguste Perret en 1926. Chana Orloff l’occupe de 1926 à 1942. Spoliée comme « bien juif », l’artiste la rachète en 1945 et y réside en alternance avec ses séjours en Israël jusqu’en 1968.
  • Aujourd’hui, inscrite monument historique, la maison se visite depuis 2019 ( grâce aux petits-enfants de l’artiste) sur inscription les vendredis et weekends. En conférence guidée, 45 mn, 10 euros. C’est donc son petit-fils qui nous guida et il le fit bien… Mémoire du temps, des arts. Nos propos s’entremêlent comme le lierre végétalisant certaines façades…
  • Au 8 : la maison de mademoiselle Quillé par André Lurçat.
  • Aux 9 et 11 : les ateliers de Madame Bertrand et du sculpteur Arnold Huggler, construits par André Lurçat en 1926.
  • Au  15 : maison construite par les architectes Maillard et Ducamp en 1963.
  • Au 16 : de 1934 à 1937, domicile du compositeur Maurice Thiriet (1906-1972) connu pour ses musiques de films, dont celle des Visiteurs du soir, de Marcel Carné (1942).
  • Au 18 : à partir de 1934, domicile d’Henry Miller (1891-1980) qui y écrivit Tropique du Cancer. Anaïs Nin y demeura, puis le peintre Mario Prassinos.
  • Au 20 : résidence du peintre italien Alberto Magnelli
  • Les maisons des 1, 3, 4, 5, 8, 9 et 11, dues à l’architecte André Lurçat, sont également inscrites aux monuments historiques.
Le petit-fils de Chana Orloff menant la visite conférence.

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