Symphonie sans blanc majeur

Poème d’hiver, servi avec sa dentelle contextuelle. Théophile Gautier, comme Lamartine, est un peu remisé au rayon des légumes oubliés. C’est dommage : il fut un beau mage. Et vécut 61 ans, comme l’auteur de ces lignes.

Voici les « Émaux et Camées » de Théophile Gautier (1811-72), son dernier recueil. “Symphonie en blanc majeur”, en est un poème. Il est composé de quatrains réguliers octosyllabiques (comme tous les autres du recueil, à l’exception de la “Préface” et de « La bonne soirée »).

Chaque première neige est un retour à l’enfance, une mise au blanc des compteurs existentiels… Un tir à blanc : celui dimprobables, merveilleuses rimes en cimes. Qui jamais ne vous déciment.

À servir avec une vidéo : du Beethoven (Concert pour Piano N°5) aux belles images de blancheurs :

Symphonie en blanc majeur



De leur col blanc courbant les lignes,
On voit dans les contes du Nord,
Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche
Le plumage qui les revêt,
Faire luire leur peau plus blanche
Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,
Qui chez nous descend quelquefois,
Blanche comme le clair de lune
Sur les glaciers dans les cieux froids ;

Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée,
A des débauches de blancheur !

Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule,
Paros au grain éblouissant,
Comme dans une nuit du pôle,
Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau ?

A-t-on pris la goutte lactée
Tachant l’azur du ciel d’hiver,
Le lis à la pulpe argentée,
La blanche écume de la mer ;

Le marbre blanc, chair froide et pâle,
Où vivent les divinités ;
L’argent mat, la laiteuse opale
Qu’irisent de vagues clartés ;

L’ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants ;

L’hermine vierge de souillure,
Qui pour abriter leurs frissons,
Ouate de sa blanche fourrure
Les épaules et les blasons ;

Le vif-argent aux fleurs fantasques
Dont les vitraux sont ramagés ;
Les blanches dentelles des vasques,
Pleurs de l’ondine en l’air figés ;

L’aubépine de mai qui plie
Sous les blancs frimas de ses fleurs ;
L’albâtre où la mélancolie
Aime à retrouver ses pâleurs ;

Le duvet blanc de la colombe,
Neigeant sur les toits du manoir,
Et la stalactite qui tombe,
Larme blanche de l’antre noir ?

 Des Groenlands et des Norvèges
Vient-elle avec Séraphita ?
Est-ce la Madone des neiges,
Un sphinx blanc que l’hiver sculpta,

Sphinx enterré par l’avalanche,
Gardien des glaciers étoilés,
Et qui, sous sa poitrine blanche,
Cache de blancs secrets gelés ?

Sous la glace où calme il repose,
Oh ! qui pourra fondre ce coeur !
Oh ! qui pourra mettre un ton rose
Dans cette implacable blancheur !

Pour le rose, c’est fait !
Chaque première neige est un retour à l’enfance
Improbables, merveilleuses cimes et rimes

Symphony in white major   

Curving their white necks’ sinuous line,

we see in Northern fairy-lore

swan-women on the storied Rhine

sing as they swim beside the shore.

We see them doff their plumage bright,

hang on some branch their feathered gown,

so that their skin shines forth, more white

yet than the snow of their own down.

Of these swan-women there is one

who steers to us her odysseys,

and she is white as gleaming moon

on glaciers under frozen skies.

Her beauty boreal, frigid-fresh,

leads the besotted reeling mind

to banquets of pearl-tinted flesh,

orgies of whiteness unconfined!

Her breast, snow moulded in a globe,

challenges all the white camellias,

taunts the white satin of her robe,

enters on duels contumelious.

In all these whiteness-jousts hard-fought,

the only victor is that bosom:

jealous, though no revenge is sought,

yellows the satin, and the blossom.

On her shoulder dazzling white,

Parian marble sparkle-grained,

as upon a polar night,

frosts invisible descend.

Of what snowy granule pure,

of what marrow of a reed,

host or candle of the choir,

is her body’s whiteness made?

Did they take the milky sap

spilt on winter sky’s blue vault,

or the silver lily’s pap,

or the sea’s white spume of salt;

pallid flesh of chill white marble,

seat of live divinities;

shineless silver, milky opal

that mild glimmers iridise;

ivory, when her hands take wing,

and like two white butterflies

hang their kisses shuddering

on frail tips of melodies;

ermine that, unsullied, pure,

lest they shiver, shields and warms,

swathes with whiteness of its fur

high-born shoulders, coats-of-arms;

quicksilver in mazy pattern,

blooms on hallowed glass; the sprite,

weeping, at the pools of fountains,

tears in sharp air lacy-white;

thorn-tree bowed by all its flowers,

white with hoar-frost of the may;

alabaster that endowers,

prinks the pallors of dismay;

white down snowing from the dove,

falling on the manor’s eaves;

stalactites dropt from above,

a white tear in a black cave?

From Norway’s fjords and Greenland’s floes

the Seraphita does she bring?

She, the Madonna of the snows,

white sphinx of winter’s fashioning,

a sphinx by avalanche interred,

guarding the glacier seas star-studded,

with secret, white, and frozen word

safe in her own white breast embedded?

Who shall melt that heart’s repose,

thaw its ice-bound reverie,

introduce a tint of rose

in that whiteness sans merci?

Théophile Gautier – Les mots camés

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