Le cabri amoindri du rocher de Vincennes, toujours présent 300 ans après les JO Paris de 2024

Plus personne ne grimpe sur le grand Rocher de soixante-sept mètres, construit en 1934 au coeur du zoo de Vincennes, alors un joli panache d’influence coloniale. Il s’agissait de faire joli pour abriter les 52 babouins qui y vivaient dont l’enclos se trouve aujourd’hui en bas. Une nuit, ils purent s’en échapper ! On aurait bien aimé voir ça. Peut-être qu’on était là, d’ailleurs.

Puis, mouflons et chamois les remplacèrent. J’en vis enfant en groupe, venu dans les années Soixante-dix. Une fiction de mémoire montagnarde de pacotille remplaçant la tropicalisation des années coloniales.

Il s’agissait aussi de dissimuler dans le Rocher un château d’eau, vers le haut. Qui certes aurait été vu comme une verrue dans le parc. Astucieux. On aurait aussi pu le banaliser en bouteille géante de boisson Cacolac, Orangina, translucides bonbons au coca Tagada… Ça s’est vu ailleurs. Mais ici, non. Un Rocher pour chamois et mouflons, sans effet de bouteille géante en transparence.

L’ami Pascal était allé voir le mouflon malade, blessé (fuyant comme toujours des mois après les opérations du foie, par un pochon devenu partie intégrante de lui). Ce mouflon, ou cabri, près avoir eu vue sur le rocher, est devenu le rocher. Pascal en venant, donc, avait vu un mouflon se promener dessus un samedi d’octobre 2021. Comme quoi ll y en a toujours cabriolant là-dessus.

Frappé de danger de fissuration dès les années cinquante, soit 20 ans après sa conception, le rocher a été modifié par des travaux de consolidation dans les années 90. Puis, après de grands travaux de rénovation jusqu’en 2015, le zoo lui-même a fait peau neuve, il est moderne, très joli, s’efforçant de respecter les animaux, abolissant les effets de barrière. Bien sûr, ils s’en trouvaient pour juger que la notion de zoo était devenue obscène, impossible, un outrage pour un cœur sensible ne supportant pas qu’ils soient parqués…

Peu après ces années-là apparût sur ses flancs un nouvel habitant humanoïdo-animal : Le cabri blessé du Rocher. Ou le mouflon à pochon, on ne sut jamais trop. Il se murmura qu’il s’agirait du fantôme animalisé d’un patient humain du Paris d’avant les JO de 2024. Année de sa disparition, on l’aura compris. Un patient malade du foie, on aura deviné, hospitalisé non loin de là.

Il avait cumulé.les hasards de 3 séjours hospitaliers à obtenir sa vue rêvée, l’une de ces 4 chambres donnant du côté du Bois de Vincennes, donc en direction du rocher.

Drôlement baptisé « La tour Eiffel de Vincennes » dans les années de son lancement, vers 1935. Avant, le patient donnait sur le corps de bâtiment principal, imposante bâtisse à entrée de l’hôpital. Le patient germano-portugais n’avait quand même jamais eu la chambre dite des généraux d’armée, celle donnant sur le donjon, le fort et l’église à rosace néo-romane, vitale comme un bouquet jeté dans le ciel.

Ce patient à la santé chavirant en fin de cycle de vie avait été ici opéré d’une tumeur au côlon, puis d’une poche dite de stomie pour faire passer les fluides appropriés, ensuite ôtée. Puis deux fois opéré de métastases de ladite tumeur vers le foie. Il avait fallu faire retirer tout cela par des chirurgiens devenus presque comme des proches au long cours, laissant à chaque fois le mouflon malade un peu plus diminué. Logique.

Mais il acceptait à chaque fois de reprendre le risque : le corps du sujet était jugé par les médecins encore jeune.

Il semblait, a sa mince façon, quoique devenu un peu spectral (du genre à effrayer dans la rue des passants trop sensibles le croisant, comme à Lisboa, un jeune gars en pleurait presque dans son regard) vital et vaillant.

Vital et vaillant spectre

Comme un personnage de surfer d’argent des éditions Marvel, quoiqu’en version ultra-maigre. sa peau vous avait pris des reflets de toile blanc-argent. Celle-là même dont le défunt artiste d’origine bulgare Christo avait repris la couleur pour habiller « son » arc de Triomphe, celui de Paris à l’automne 2021. Il en avait conçu le projet étudiant, arrivé à Paris en 1962, vivant dans une chambre de bonne de l’avenue de la grande Armée, avec vue sur l’arc de Triomphe. Voilà qui avait suscité un vaste rêve à respecter. Un an après son décès, l’emballeur bulgare de toute chose y parvint !

Main d’Iris

Hospitalisé, le cabri blessé avait du renoncer à obtenir un bout de ce tissu argenté, alors proposé aux visiteurs, comme lors de l’empaquetage du Pont-Neuf, en 1985.

Jadis et naguère, il avait eu par des amis revenus de là-bas quelques bouts de caillou du Mur de Berlin, en Novembre 1989. Dont il avait retrouvé non sans amusement l’atmosphère lors d’une scène de reconstitution de cet épisode historique, en tant que figurant pour un film tourné vers 2020, une vaste fresque d’un peu de ce qui s’était passé jour-là. Cela avait été comme un merveilleux flash-back en lui-même, en ces années là,un ascenseur mémoriel de strates et couches de vécu.. Avant que les murs du temps ne les estompent, puis effacent.

Avant encore, il avait pu obtenir trois échantillons de toile du même Christo, quand il empaqueta le Pont-Neuf en octobre 1985. Celle-là, de toile, était un peu couleur de désert, elle prenait bien les soleils changeant, aubes et crépuscule en particulier. Il avait dû en jouir une dizaine de fois, toute la magie du Pont-Neuf et de l’île du Vert-Galant y opérait à plein.

Ces trois carrés de tissu, au fil de son temps, disparurent après des déménagements, autres métempsycoses des temps du vivant se réincarnant dans de nouveaux lieux et appartements.

Trente six ans et cinq opérations plus tard, il s’accrochait encore à un bout de la toile de sa vie, probablement plus pour bien longtemps…

Lors d’une hospitalisation chirurgicale de plus visant à conjurer la métastase hépatique du côlon ai foie (valant son pesant de pathos métaphorique et d’empathie partageuse), celle de trop, peut-être, il décida de prendre son envol d’un rebord de sa fenêtre d’hôpital vers le haut du Rocher du bois, dont les arbres aux reflets automnaux étaient devenus un peu de sa chair. Il y dormirait bien. Cette téléportation ne fut pas si difficile qu’on aurait pu croire…

C’est que durant une phase précédente, il avait travaillé sur une forme de transe et d’oubli de soi avec Alexandra-David Néel, première femme exploratrice tibétaine, habituée à braver des froids de -30 degrés dans les cavernes où elle dormait sur les hauts plateaux tibétains et népalais…

Il avait aussi rejoint des groupes de travail proches des nourrisseuses d’imaginaire, spécialistes et exportatrices des phénomènes para-normaux de l’inconscient, les metteuses en scène inspirées par tous les mondes Pina Bausch en Allemagne et Ariane Mnouchkine en France, qui travaillait juste à côté de son hôpital, dans l’ancienne cartoucherie militaire du fort de vincennes, il n’avait pas eu trop de mal à se transposer sur le haut du rocher.

Or, depuis, il se murmure chez les habitants du quartier que l’on peut  parfois percevoir au loin un son diffus évoluant vers la grâce pendant les interminables nuits blessées d’hiver, les cycles renaissants des printemps, les chaudes joutes et complicités rituelles animales ou animistes marquant l’été du vivant.

Ces sons à peine enregistrables semblaient ceux d’un animal malade décrivant – à sa façon quasi-muette- l’insuffisance des cercles du foie d’un humain en ballottage défavorable à l’aune de l’existant.

Étrangement, le profil du rocher du zoo de s’avéreront posséder les mêmes contours et découpages que ceux des scanners et autres IRM du foie du cabri blessé, cabriolant toit de même.

Quelque chose de ce qui fut lui disait peut-être à toutes les beautés du monde qui l’avait accueilli : Merci pour cette pensée. Cette pensée pour un moi, pour l’aura d’un être, pour son foie. Un être qui fit en sorte de n’en pas manquer trop, de cette fois qui transporte des montagnes jusqu’à vous. Et ce moi jusqu’aux montagnes.

À ce propos lui revînt en mémoire le propos d’une bien ancienne et fidèle amie artiste blonde comme des blés dorés.

Elle, elle était exploratrice d’une troisième voix intermédiaire entre Terre et Ciel, la voie aérospatiale, la voie de l’air.

Élise Parré, puisqu’il s’agit d’elle, lui avait ainsi écrit, lors d’un de ces échanges en creux des groupes de messagerie vivant-vivant, puis vivant/non-vivant :

« Super, je sais ainsi que tu as pu te lever pour aller dans le couloir. Et même plus, vers le rocher.
J’ai montré à mes étudiants des images du rocher de Vincennes ( extérieur et intérieur). La plupart ne le connaissent pas, ceux de Rouen et pas les Parisiens), ils étaient surpris de son existence ( comme nous toujours un peu émerveillés par la persistance de la nôtre), ils étaient époustouflés.

Après avoir observé durant toute mon enfance, de mon 14e étage ivrien, je suis allée dedans adulte, pour une « Nuit blanche » annuelle où il était accessible.

Le niveau de toit était une forêt de poutres de construction en béton, comme un drôle de mikado… »

Le Mikado de ce tout ce qui fut et serait ? En tout cas, ce message-là lui avait fait chaud au coeur, au foie, de partout. Il persisterait à être lui-même, au-delà de tous les tracas, cabriolant sur l’idée de lui même vers le haut d’un faux rocher devenu sa chair et son assise.

Trois ans, puis trois cent ans après les JO de Paris de 2024, il faisait ainsi toujours partie de murs et de murmures. De ceux qui ne vous emmurent pas…

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