Les amoureux sans la Bastille

Quel dommage de ne pouvoir grimper en haut de la colonne de la Bastille, faire le tour exigu de la corbeille où est plantée la statue du Génie, tout en haut, comme nos amoureux…

Figurez- vous que ça a failli devenir possible… en 2019. Cela était programmé pour faire partie d’une visite allant d’un espace d’exposition au sous-sol jusqu’au au sommet de la Colonne de juillet (commémorant la révolution de Juillet 1830). Cette ouverture de la colonne aux amoureux, immortalisée par un photographe qui vécut 100 ans, Willy de Ménilmontant, était donc prévue pour 2019. On nous a covidé ce beau programme potentiel depuis 2020. Encore raté !

Plus tard, peut-être…

Les “Amoureux de la Bastille”

de Willy Ronis fait partie de ces photos d’après-guerre ayant circulé dans le monde entier, en mémoire collective de parisiens..

Reproduites à l’infini, elles sont pourtant l’image de ce qui ne s’est passé qu’une seule fois.

Riton et Marinette – c’est le nom de ces Auvergnats – ne sont montés en effet qu’une fois sur la colonne de la Bastille, c’était ce jour de 1957. Le photographe en a profité pour fixer l’imaginaire définitif de notre charmante carte postale,  Paris, ville des amoureux. C’est vrai que c’est plus parlant que Paris, ville des « A moureux ». Où encore Paris, ville des Rats mourant. Bref.

Dans l’œuvre de Willy le flâneur, inventeur avec Cartier-Bresson et Doisneau de la photo humaniste, la capitale respirait déjà le romantisme de l’Ancien Monde avec sa population d’ouvriers à casquette et de poulbots à baguette. Avec cette icône, Ronis achève de consolider le cliché d’un Paris rêvé, celui-là même qu’exaltent alors les cinéastes d’outre-Atlantique dans les bluettes des années 50 – “Un Américain à Paris” (1951) ou “Drôle de frimousse” (1957)…

Par nature, l’œil cadre, centre et se concentre sur un objet. Ici, Ronis parasite cette logique unitaire en cumulant dans un même cadrage deux images, qui polarisent l’attention à parts égales: un portrait de couple et une vue de Paris. Cette vision binoculaire oblige à accommoder le regard, à la fois sur le très proche et sur le très lointain.

Premier cadre donc serré, concentré, mais aussi décentré, puisque les modèles, bien au premier plan, ne sont pas au milieu. Au contraire, coincés dans la partie gauche de l’image, ils logent en bord, sans espace subsidiaire.

Le second cadre, panoramique cette fois, occupe les deux tiers restant de cette vue à effet de “CinémaScope” et fait fuir le regard dans une impressionnante profondeur de champ, enchaînant les plans séquencés jusqu’à l’horizon.

Cette composition complexe capitalise la leçon optique des maîtres de la peinture hollandaise. Dans ces toiles, la dialectique du proche et du lointain impose une “dé-hiérarchisation” du regard. Ce qui occupe le devant d’une peinture de Brueghel n’est pas plus intéressant que ce qui se passe derrière. Aux arrière-fonds bleutés qu’on admire dans les toiles de van Eyck, succède un étagement de bandes grises et d’écharpes de brume jusqu’à l’horizon.

L’œil de Ronis avait acquis cette esthétique des peintres du Nord, visible jusque dans le traitement de la lumière.

Dans cette image, la lueur blanche, rasante et latérale d’un matin d’hiver lèche les coupoles et sculpte les façades, en ajoutant à la scène la charge dramatisée d’un éclairage théâtral.

Ce chef-d’œuvre de Ronis constitue un éloge de l’altitude. Il explique alors qu’il grimpe souvent les escaliers de la colonne. Cette passion pour l’élévation dépasse le simple goût – commun au touriste et au photographe – pour le point de vue. Elle est chez Ronis un élément de son langage. On ne compte plus chez lui les photos surplombantes – y compris les images d’intérieur, comme son célèbre nu à Gordes, sa femme, de dos dans leur maison de vacances !

Extrapolation de Polka

« Cette passion pour le belvédère lui assure sans doute la saisie la plus totale d’un sujet. Peut-être chez ce fils de juif immigré, y a-t-il aussi une volonté de se libérer du sol ? »

 » Monter, c’est s’arracher à la force d’attraction tragique de l’histoire, passer du pavé au balcon, rompre avec la douleur et aspirer à la paix.

Est-ce un signe? Ronis produit ce chef-d’œuvre sur le lieu même d’un de ses premiers reportages, l’arrivée du Front populaire au pouvoir, sur la place de la Bastille. Entre-temps, en vingt ans, alors que 1936 est loin et que gronde, au-delà de la mer, la guerre d’Algérie, Ronis a converti ce site historico-politique, marqué par deux cent ans de luttes, en lieu poétique haut placé…

Via Polka, réécrit à ma sauce de souvenir

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