Éloge des télé-consultations poétiques du Théâtre de la Ville, Paris

Imaginées par Emmanuel Demarcy-Mota, Fabrice Melquiot et leur collectif artistique, les consultations poétiques par téléphone du Théâtre de la Ville sont un beau remède au confinement. Un acteur vous délivre !

Après un temps d’échange et une lecture sur prescription de deux poèmes ou un seul, selon le temps de conversation préalable…

Plus de 100 artistes français et de plusieurs pays étaient réunis pour proposer un échange inattendu, sous la direction d’Emmanuel Demarcy-Mota.

Les Consultations poétiques et musicales se sont poursuivies jusqu’au 30 novembre, date du « Dédéconfinement ». On verra bien s’il y a un Dédédé en 2021… Point trop n’en faux

La consultation débute par une première question : « Où êtes-vous ? », puis « Comment allez-vous ? »

Une discussion suit pour proposer un remède poétique : un poème est lu, une chanson est chantée ou un morceau de musique est joué. Une prescription poétique parfois délivrée en fin de consultation. Ainsi, on m’a conseillé de lire deux poèmes à haute voix le matin…


Mes deux consultations du Premier confit

A Maxime, qui m’avait lu le

 » J’voudrais pas crever…  » de l’ami Vian, j’avais lu un poème devinette après les deux de sa prescription. Il devait deviner l’auteur.

Il suggéra Vian, Shakespeare… C’était les 2 dernières pages du Rimbaud d’Une saison en enfer.

Reçevoir et donner… Suite a mon entretien avec Maxime, puis Claire…

Voici un retour poétique.

Un « moème ». Il dépendra de vous  » qu’il soit tombe ou trésor :

Elle me lueur Il me lut Je le lus Elle, je la lus. Elle lut Nous luisions, déconfits par les mots

Après notre dialogue introductif (un balisage de l’autre, cet Inconnu) que j’aimais étendre comme un linge, comme un échange initiatique… Sans faire trop long, pas trop court non plus

Elle me prescrit un poème de Gherasim Luca, un autre de Georges Perros.

Par une journée claire, raccord à corps avec les Analyses que je venais de faire.

J’avais encore entre-temps pu courir 2 tours dans mon terrain caché, dans une rue déserte. Avant de revenir chez moi et de savoir que coulerait dans ma bouchoreille le miel de 2 poèmes.

Qui effaceraient (Moment-tanné-ment) toute idée d’angoisse létale liée aux avatars du Co-Vide 20. Comme ce spectre viral fut rebaptisé en 2022…

Mon interlocutrice, Claire, et moi fûmes un dialogue s’évaporant anticycloniquement…

20 minutes d’une juteuse gratuité d’échange au goût de figue-fugue d’été. Voilà qui change de l’info pré-digéree. Voilà qui tranche dans nos biais de confirmation et autres numéros masqués de l’existence. Oui, même les numéros le sont. Ça nous change du bal masqué !

D’où cette injonction contradictoire pur jus :

Haut les masques ! bas les masques !

Que vivent les voix de traverse poétisant notre état de l’art…

 » Merci encore pour cette belle initiative de poésie sur ordonnance, dont les deux parties prenantes s’explorent bien joliment en conversant. Bien à vous. »

Mes deux consultations du second confit

Un 11 Novembre, en plus…

Anne m’appelle, Anne défriche poliment le terrain de l’interlocuteur, lui demande comment il va, comment sont organisées ses journées, il dit qu’elles ne le sont pas, enfin il a ses petits rituels.

Faire ses dix tours par jour au stade d’à côté, écouter le merle s’enfuir sitôt qu’il se sent regardé, improviser derechef un haïku au merle partant parce qu’il sent la nuisance humaine potentielle, aller faire des courses à la con dans les rayons du supermarché de l’existence, accumuler les expériences, si possible.

Par rebond on explique ce que l’on fait, socialement et en ce moment du présent. Elle dit travailler sur des pièces de Joël Pommerat, elle lui lit deux poèmes d’une merveilleuse texture de dégustation.

Elle a une très belle voix, claire et sobre, sans trop d’empathie.

Le premier poème est d’Abdellatif Laâbi.

« Récompensé par le prix Goncourt de poésie en 2009, ou encore par le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 2011.

Il a failli ne jamais apprendre à lire. « Mon père a eu cette folle intuition de m’inscrire à l’école franco-musulmane », raconte-t-il.

A la fin des années 1940, entre les remparts de la médina de Fès, peu de familles envoient leurs enfants à l’école. « Nous n’avions pas de livres à la maison », raconte l’intellectuel.

Sa jeunesse, marquée par la lutte pour l’indépendance, porte les germes de la conscience politique qui l’animera toute sa vie. Son père, artisan sellier, sympathise avec le parti nationaliste de l’Istiqlal. « Mais je me sentais plus proche des opinions de mon grand frère, engagé auprès du Parti démocratique de l’indépendance, plus moderniste. »… »

Le second poème est de Jean Pierre Simeon, né en 1950, « auteur d’une œuvre importante. Il est connu d’autre part pour avoir crée et initié la manifestation « Le Printemps des Poètes » dont il est toujours la cheville ouvrière. » Ça, ça me parle.

L’interlocuteur d’Anne (la comédienne qui effectue la consultation poétique du Théâtre de la Ville) rebondit sur le poème, y pirouette, se raconte un peu au passage.

L’écoutant confesse, en cette année-charnière pour lui (charnier pour tant d’autres humains), si confite, la porte ouverte d’une possibilité de rémission, de résilience, tout ce ça positif, puisqu’il faut bien l’être.

Elle lui prescrit deux poèmes à haute voix le matin, ce qu’il tâchera de faire, entre deux infidélités. Elle lui envoie, comme c’est le cas après ces consultations poétiques, les deux poèmes qui les ont traversé, elle, la locutrice, lui, l’écouteur béat d’une beauté humaine, celle d’une écriture poétique, comme un jus de grenade dont l’acide léger compense le sucré.

Comment peu à peu l’on s’arrange de ce qui vous dérange, sous peine de disparaitre. Comment on s’arrange avec le monde et ses usurpations.

Voici les deux poèmes lus par Anne

Credo, de Jean-Pierre Siméon

Je crois en ceux qui marchent
à pas nus
face à la nuit

Je crois en ceux qui doutent
et face à leur doute
marchent

Je crois en la beauté oui
parce qu’elle me vient des autres

Je crois au soleil au poisson
à la feuille qui tremble
et puis meurt
en elle je crois encore
après sa mort

je crois en celui
qui n’a pas de patrie
que dans le chant des hommes

et je crois qu’on aime la vie
comme on lutte
à bras le corps

Jean-Pierre Siméon,

Sans frontières fixes, éd. Cheyne

LAÂBI Abdellatif [MAROC], L’automne promet (extrait, 2003)

(…)
Tel un chasseur aguerri
je suis aux aguets
et ne ressens nulle angoisse
Je jubile même
de ce que j’estime être
une prometteuse dégustation
Je devine le verre
qu’une main diaphane
aux doigts effilés de pianiste
va me remplir
Verre pour verre
autant que ce soit un bon bordeaux
qui ait du nez
du corps
et une robe seyante
(…)
Allons !
Poésie n’est pas prophétie
Au départ
C’est juste une façon
d’accorder les instruments de l’âme
de taquiner les cordes du mystère
de laisser entendre tels frôlements
tels balbutiements
telle tombée de rosée
au coeur de la désolation
telle saute de vent messager
de l’éveil
de laisser soupçonner
telle ligne de fuite et de trouvaille
telles épousailles souterraines
telle résurgence de facultés en déshérence
(…)
L’arbre de l’intime perception
s’est élévé
étendu
ramifié
au point d’épouser entièrement ta vie
C’est le moment ou jamais
de ramasser les dés
et de nous la rejouer
cette vie

Voyons
n’hésite plus
Laisse les esprits chagrins
à leur visage fermé
leur tête vissée de pantins macabres
leur doutes alimentés
par le doute du doute et re-doute
Et ne sois surtout pas objectif
économe de tes moyens
Sois imprudent
irraisonné
éloquent blasphémateur
Fulminant pour fulminant
porte à incandescence les manques
exacerbe
les superbes raisons de vivre
hisse la bannière de la beauté
déclare-la ta guerre d’amour

Gagne-la

OOn va tâcher de gagner cette guerre automnale qui n’en est pas une

D’oublier que les années faciles, en ce sens qu’ordinaires, semblent derrière nous. Et devant nous de nouveau, esperamos !

D’aller glaner encore un peu de soleil gagnant sur sa peau, histoire de « C vitaliner » entre deux eaux de soi et de soirs où la ressentie horaire est bizarre. Du 23 heures à 20:12, du 2 heures à 22 heures. Ou le contraire

Flottement du temps confiné sans baguenauder dehors jusqu’à plus soif

Car au surlendemain de l’entretien, il fit beau le matin

C’était déjà ça sur les feuilles mortes de la peau du lapin posé par le temps présent

Sortir, dit-il »

Dernière consultation (20 novembre)

Mon interlocutrice est une autre Anne. Ou la même, sous l’angle d’un jour nouveau. Elle dit, à ma demande, tenter d’écrire sa propre pièce de théâtre, elle dit avoir du mal à avancer entre deux interruptions. Elle a pris un coach en écriture. Ce champ, l’écriture, nous est commun.
Elle me lit deux poèmes de la banque de poèmes du Théâtre de la Ville. Le premier, d’Andrée Chédid, Je m’écris, ici lu par la poétesse.

Et là, par Anne…

Je m’écris

J’interprète une page de vie
J’en use comme plaque de cuivre
Je la grène de plaisirs
Je la crible d’années
Je la saisis en verte saison
Je la racle de nuit d’hiver
Je la ronge en creux d’angoisses
Je m’y taille espace libre
Je l’attaque en matière noire
Je progresse d’épreuves en épreuves
Je la creuse en vaines morsures
Je la burine d’émotions
Je l’entame
Pour nier le temps
Je m’écris pour durer

Puis, comme nous avons parlé de mon métier, voyageur professionnel

(défroqué en 2020 par la force des choses)

vient un grand et beau classique du romantisme lumineux de l’ami Charles :

« L’invitation au voyage ». Baudelaire est ici déténébré, puissance invitante vers un ailleurs terrestre de bon augure, même s’il a légèrement vieilli et me semble pour une fois un peu « post-colonial ».

Une invitation teintée de trouble séduction, peut-être. On ne se refait pas… « Viens mon enfant, ma sœur… » Étant tout de même une incitation qu’on peut interpréter comme étant sybilline…
L’Invitation au voyage est en fait le titre de… deux poèmes de Charles Baudelaire. L’un, en vers, figure dans le recueil Les Fleurs du mal, numéro XLIX de la première section intitulée Spleen et Idéal ;

l’autre est en prose, publié en 1869 dans le recueil Le Spleen de Paris.

Dans le poème en vers, le poète décrit à sa bien-aimée, Marie Daubrun, un pays idéal (inspiré de la Hollande) où ils pourraient s’installer ensemble...
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Le Spleen de Paris, également connu sous le titre Petits Poèmes en prose, est un recueil posthume établi par Charles Asselineau et Théodore de Banville. Il a été publié pour la première fois en 1869 dans le quatrième volume des Œuvres complètes de Baudelaire.

Une façon comme une autre de rappeler que le spleen de Paris est celui de toute capitale confinée, ce qu’il ne fut pas donné à Charles de connaître, heureusement pour lui.

Mais les poètes sont souvent confinés dans le voyage Immobile et les affres soutenables de leur création…

Et voici la version en prose de l’invitation au voyage…

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !

Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi. »

Consultations poétiques téléphoniques :

Tous les jours du mardi au samedi entre 10h et 19h, jusqu’au 30/11/20. INSCRIPTIONS VIA CE LIEN

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