Transpalette, Bourges : Une version de l’ecoféministe teintée d’un temple (hybridant amours et soucis du moment)

Même les rochers viennent vous embrasser… C’est le titre de l’exposition. L’idée de créer un temple profane doté de nos âmes flottait dans l’atmosphère…

Quelques facettes et figures remarquables de l’écofeminisme, teinté d’un chamanisme vert, de quelques pincées d’idéal sorcier transgenre, d’exaltation d’une nature à retrouver, à hybrider, sont à découvrir dans ce Centre d’art au nom technique recyclé: Le Transpalette.

Il fera bon s’y transporter, voire se téléporter jusqu’à Bourges. On oubliera ainsi, le temps d’une exposition, une certaine pesanteur propre au réel ambiant.

C’est l’une des premières expositions où des travaux récents témoignent aussi, comment dire, de la phase de réflexion méditative générée par le confinement du millésime 2020. Un voyage en chambre, immobile, pour les confits urbains. Pour celles et ceux qui pouvaient se perdre dans une nature, matière à créer une petite Zad en forêt proche de son domicile…

il y avait en effet matière à imaginer, à extrapoler, peut-être pour mieux sortir de soi. À se quitter pour mieux se retrouver. Tout cela fut fait. Et plutôt bien, comme certaines œuvres en rendent compte dans ce melting pot créatif – un peu dionysiaque- sur deux étages.

De quoi bourgeonner

A l’œuvre, des montées de sève, des transes plutôt tranquilles, des illuminations, une chamane américaine au tambour ( Suzanne Husky, dite Starhawk). Autant de formes de synesthésies en tant qu’émotions partagées. Il y aurait 60 formes de synesthesies…

Fin d’accrochage. Cet arbre est fait de cheveux.

Du fond de cela, des carnets de bord dessinés, des installations, une constellation de mots torsadés en fil de cuivre de Myriam Mihindou (qui sera exposée en solo, à partir de février 2021, pour une monographie).

De cet ensemble surgit peut-être la revendication innommée de la terre-mère, d’une féminité -ou autre essence protéiforme- tirant ses racines de Gaia. Un plaidoyer, un laissez-passer pour une joie à retrouver, pour l’innocence nietzschéenne du monde, à ne pas perdre… En dépit des soucis du moment.

Myriam Mihindou attentive a ses mots en montage. Elle sera exposée en solo en février 2021 pour une monographie.
La tâche rouge sur l’arbre de la photographie, croisé pendant une promenade de confinement de l’artiste dans l’Est frontalier, est un code forestier indiquant qu’il doit être abattu : il est atteint par un insecte parasite envahissant, dont le nom fait partie de la constellation de mots exposés.

Il y a aussi le jeu, le goût du jeu, l’enjeu du risque d’être véritablement soi.

Au fil des œuvres, en filigrane, sur des dessins, en photographies, l’arbre originel, les plantes sacrées et profanes, la lumière d’une clairière où danser s’égrènent, bourgeonnent. Parmi d’autres figures de tutelle des racines du ciel…

Variations sur un temps donné

On peut vouloir évacuer la religion, mais en garder la puissance, le symbolisme… Pour danser dans des cercles de craie, en désirs de désert californien, pour fuir la ville.

Il y a cette vidéo, au second étage, en face des mots de Myriam, d’un artiste élégamment vêtu, remontant tout habillé une passe de cascade glaciale, en hiver, pour assurer une sépulture digne à un bébé sanglier mort, transporté à bout de bras. C’est assez émouvant, on rêve d’en faire autant.

Et comme souvent, de défier les injures et outrages du temps…

On convoque des sorcières ataviques, elles refusent d’être récupérées, puisque tout est récupérable, recyclable, trans-en-diable. À commencer par la dynamique vitale !

Ah oui, il y a de l’art. Ce fluide consubstantiel « qui rend la vie plus intéressante que l’art ».Il y a une nouvelle génération d’artistes mais pas que, une liberté de ton, pas trop de ficelles faciles.


Un Commissariat assuré par Julie Crenn, historienne d’art et auteure. À laquelle on doit entre autres l’exposition «  Sangs mêlés » du musée MacVal vitryien, très intéressante, comme souvent en ce lieu. Une édition de la foire parisienne Slick aussi.

Deux lignes de traverse

« Touchatouisme. Terme créé par Jean Cocteau, qui savait fort bien de quoi il parlait.

Transilluminé. Superlatif fabriqué par Victor Segalen. Ce fin connaisseur de l’Asie a-t-il voulu battre à son propre jeu le Bouddha, qui s’en était tenu en son temps à une simple illumination ? »

Ainsi s’efforçait-on, au Transpalette – jusqu’au 17 janvier 2021 (ouf, on aura enfin séché 2020, l’année maudite!) – comme dans le reste du Monde, de transilluminer son quotidien…

Le Transpalette


Ce centre d’art datant de 1984 (l’un des 49 en France), rénové en 2016, est installé – au sein d’une friche culturelle,  » AntrePeaux », fleurant encore bon (quand on creuse) l’esprit alternatif des eighties de sa fondation, des Berruyiers noirs, récemment revenus ici…

Nous sommes dans un beau cube blanc, flanqué d’une colonne d’ascenseur extérieur monolithique. Un artiste a sonorisé, non sans mal, l’ascenseur…

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C’est un ancien atelier de visserie, » l’un des rares exemples d’architecture fonctionnaliste en région Centre-Val de Loire ».  On y désserre des vis…

L’espace est beau, les volumes angulaires adoucis par l’escalier en colimaçon, quelque chose d’agréable : cela relève aussi de la possibilité de s’élever, peut-être…
Conseil : monter, descendre, remonter plusieurs fois pour revoir les œuvres.

De nombreux artistes sont passés ou ont été exposés dans ses murs. Parmi lesquels Michel Journiac, peu connu et très appréciable. Mon chouchou…

C’est un labo, un lieu qui fut un peu expé, jouant des particularités de son  bâtiment, au sein d’une friche culturelle, « AntrePeaux », avec son lot d’art mural.

Derrière, au fond du site, une pelouse verte, une vieille bagnole est échouée, un peu comme un décor de scène pour création de Philippe Quesne. Upn graff se laisse grignoter par un lierre aux tons rouges automnaux…

Par ailleurs, un lab vert, un lieu de bricolage du vivant vert, un petit géant vert sans OGM, retardé par le Covid, garanti sans post-humain, juste du compost, doit ouvrir en mars 2021 : Ursulab, dédié aux plantes, aux bio- transformations douces… ou pas ? Encore de l’idéal, encore de l’utopie en barres de céréales vertes…

Starhawk – sorcière écoféministe – décrit la version idéalisée d’un temple dédié à la Déesse ecoféminisme :

« Si je devais construire un temple de déesse maintenant, il serait rond et ovale, avec beaucoup de fenêtres sur l’extérieur. Il serait entouré de jardins magnifiques avec des arbres, des plantes médicinales et des plantes à fleurs, conçues pour fleurir toute l’année, de telle sorte que les insectes bénéfiques et pollinisateurs aient de quoi se nourrir en permanence.» Fleurir toute l’année ? Il s’agirait donc d’un OGM ?

Continuons à dérouler le protocole officiel de la curatelle :

« Le transpalette est ici envisagé comme une version possible du temple écoféministe. »

 » Un temple métaphorique aux formes douces et courbes, aux couleurs chamarrées, qui vient se lover à l’intérieur d’un white cube, d’une architecture orthonormée. À la pyramide nous préférons le cercle. « 


Il y en a un beau, de cercle, une œuvre de céramique, composée de faïences, certainement issue d’une résidence, avec de beaux petits slogans verts ( relevant presque du greenwashing), au rez-de-chaussée, qui se donne à voir  en montant. On dirait du coup le cercle primordial, encore un coup des chamanes ! Beau rendu visuel.

 » Aux lignes franches et aux arêtes tranchantes, l’exposition invite à l’expérimentation d’une métaphore organique, spongieuse et poétique, celle d’un espace réfléchi d’une manière écoféministe. Un espace bienveillant et inclusif invitant à une (re)connection avec la joie et la puissance. « 

Ah, elle a dit bienveillance ? +10 points au compteur tendanciel du moment ! La douceur fait du bien…

« Even the rocks reach out to kiss you«  devient le lieu d’un rassemblement d’engagements, d’imaginaires, de luttes, de formes, pour faire exister ce temple. »

Mot clef : connecté. Par l’humain plus que la machine… Que la force soit avec eux !

Jedi, 2019 ©Nadja Verena Marcin

Artistes invité.e.s : Laëtitia Bourget, Craig Calderwood, Marinette Cueco, Gaëlle Choisne, Odonchimeg Davaadorj, Emma Di Orio, Vidya Gastaldon, Lundy Grandpré, Balthazar Heisch, Suzanne Husky, ïan Larue, MALAXA [Tabita Rezaire & Alicia Mersy], Nadja Verena Marcin, Myriam Mihindou, Elena Moaty, Pistil Paeonia, Sanjeeyann Paléatchy, Annie Sprinkle & Beth Stephens, Aniara Rodado, Karine Rougier, Lara Wonderland, Zheng Bo.

Le Site, y aller : antrepeaux.net

Un compte-rendu ( par sa commissaire) de l’exposition mieux ficelé :


« De Marinette Cueco à Craig Calderwood, en passant par Aniara Rodado, Balthazar Heisch, Emma Di Orio ou encore Tabita Rezaire, l’exposition propose un panorama non exhaustif de pratiques artistiques écoféministes ou envisagées comme telles.

Il est ainsi question de Zones A Défendre, d’autonomie rurale, de mythologies anciennes, de sororité, de sexualités, de corps, d’activisme sorcier, de collaborations, d’animalité ou de rituels collectifs. Suzanne Husky propose une esquisse possible du temple de la Déesse, Pistil Paeonia invoque la Déesse pour proclamer les peurs et les conjurer les dominations, Elena Moaty dessine une armée intersectionnelle de sirènes, Annie Sprinkle & Beth Stephens proclament le manifeste écosexuel, Myriam Mihindou collabore avec la forêt, Odonchimeg Davaadorj multiplie les femmes-volcans, ïan Larue peint le pouvoir du dedans. Suite à une résidence à Bourges, Sanjeeyann Paléatchy a pensé une installation inédite à partir de végétaux endémiques (les zoumines en créole réunionnais) récoltés dans les marais et les bois. Par le rituel, la sorcellerie, des gestes oubliés, des iconographies, ielles fabriquent des récits nouveaux, « des récits inconfortables et dérangeants au regard de l’imaginaire dominant. » Ielles représentent des corps libres, puissants, hybrides, jouissants, radieux, émerveillés et conscients. Il est urgent et nécessaire de troubler et de déplacer les modes de pensées autoritaires, l’académisme, l’institution, la verticalité et tout le mépris qu’elles engendrent. Les artistes inscrit.e.s dans ce mouvement poétique et politique agissent avec le vivant avec l’intention de le guérir, de rendre visibles ses forces et ses vulnérabilités. Ielles participent à la diffusion de la pensée écologique qui « a à voir avec l’amour, la perte, le désespoir et la compassion. Avec la dépression et la psychose. Avec le capitalisme et ce qui pourrait exister après le capitalisme. Avec l’étonnement, l’ouverture d’esprit et l’émerveillement. Le doute, la confusion et le scepticisme. Les concepts d’espace et de temps. Le ravissement, la beauté, la laideur, le dégoût, l’ironie et la douleur. La conscience et la perception. L’idéologie et la critique. La lecture et l’écriture. La race, la classe et le genre. La sexualité. L’idée du moi et les étranges paradoxes de la subjectivité. Elle a avoir avec la société. Elle a à voir avec la coexistence. » Les écoféministes visent à une transformation du monde, à la fin de toutes les outrances imposées. Ielles appellent à rêver l’obscur et s’efforcent de remettre l’imagination, le corps, la magie et l’émotion au pouvoir. »

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