Mes premiers printemps

Dans une énième chambre d’hôtel (donnant sur le demi-tube du périph à porte de Bagnolet, qu’on a étouffé avec un sextuple vitrage aussi efficace qu’enfermant) je regarde cette télévision que je n’ai pas chez moi. Je trouve ça exotique, la télé, à mes moments perdus.

Je tombe tard ou à l’aube avant de partir, sur de chouettes docs voyageurs ou culturels Arte. Miles et Betty Davis un matin, le tigre de Tasmanie un autre. Ou les origines du cosmos, habillées graphiquement avec de beaux effets comme dans e film qui vulgarisa la magnifique idée de l’horizon des trous noirs… Toujours de la belle matière, du beau à apprendre en survol, entre gym du matin et ablutions.

Mais quand je ré-allume au retour du petit déjeuner, l’écran remet par défaut TFI, autant dire le gouffre mental. C’est la chaîne une, c’est logique.

La nuit d’après, on cauchemarde, se rêvant enfermé à jamais dans la chambre d’hôtel de laquelle le périph défile. Aucun autre programme accessible. Condamné à TFI avec pour seule alternative des bouts de M6 et de l’autre abruti barbu jovial sur Bollorélos TV. Enfer-mé, quoi.

Puis je suis sur une aire d’autoroute d’aéroport, aux toilettes, étirant un dérouleur de rouleau. Le papier ne vient jamais car le bout du rouleau s’est perdu façon ruban de Moebius.

Tu tires, tu tentes d’attraper le maudit bout du bout du rouleau, parfois ca vient à force d’ingéniosité triturante, parfois non.

La chasse d’eau se déclenche au mouvement avant qu’on ait fait son affaire, puis toutes les deux minutes, sur votre postérieur à l’air, comme le monstrueux tripode fourchu lave/et sèche –main Dyson en robinet du lavabo sur vos mains après.

En roulant vers Roissy, en en partant, on voit le Concorde. On se souvient de son bruit monstrueux au décollage. Je raconte mon histoire de périph rendu silencieux de ma chambre à Porte de Bagnolet (la prouesse d’insonorisation que cela implique) à un chauffeur.

il me dit : ca me rappelle le directeur du Sheraton de Roissy (en forme de bateau fendant le néant de zone aéroportuaire entre deux files de bagnole). Il recevait ses clients en rendez- vous pendant le décollage du Concorde pour leur prouver qu’on entendait rien. C’était vrai.

Mais ca n’a pas empêché le Concorde de s’écraser peu après son décollage en 98, en rentrant dans un hôtel de catégorie inférieure après avoir tenté en vain de se poser au Bourget. Il trimballait ce jour-là un contingent de retraités aisés d’une entreprise. C’en fut fait de lui, qui bouffait du kérosène à plein nez.

Des gens auxquels je désignai le mausolée de l’avion à long nez me dirent, c’est dommage que cela ne se fasse plus, qu’il n’y ait pas eu de suite aux lignes supersoniques commerciales. Cela se fera-il ou pas ? Il y aurait bien un créneau de marché de riche pour cela, un Elon Musk s’en chargera t’il ?

En tout cas, je compte bien être invité au voyage inaugural. Puisqu’il faut rêver éveillé. Ranimer le Concorde pour un vol unique avec mes 120 invités (s)triés -sur les volets fermés du temps écoulé…

Foire du trône du temps écoulé, nourrir

Les chats des personnes âgées seules décédées mangent rapidement les extrémités tendres dépassant de leurs maîtres. Qu’on retrouve donc sans lobes d’oreille, ni nez, ni yeux. Par ailleurs, près d’une personne âgée seule sur deux est retrouvée sur le trône où elle s’est traînée dans un ultime effort. Les brigades d’intervention en charge de ce boulot ingrat (à proprement parler) les remettent pieusement sur leur lit, bien sûr.

Les cerisiers, pommiers et autres arbres en fleur d’un nouveau printemps, scansion du temps, battent au pouls de mes yeux. Je secoue doucement les branches avec le bout d’un parapluie pour que la neige florale tombe sur mes cheveux, sur mes épaules, sur un vêtement.

Je ne me souviens pas de mes premiers printemps. Mon premier arbre en fleur me revient vers quatre ans, en Allemagne, dans un jardin non identifié, celui d’une de mes nourrices allemandes. L’infirmière, peut-être. Ses deux fils m’avaient pris pour souffre-douleur. De vagues souvenirs assez humiliants.

J’ai visité les halles de Rungis à quatre du matin la semaine dernière. L’odeur forte de la halle aux poissons en premier, qui restera sur les chaussures, puis la halle bouchère, celle des volailles.

Les fruits et légumes ensuite, avant les fleurs. Les toutes premières fraises gariguette (un nom fabriqué pour faire joli) françaises arrivées la veille, un 23 mars. Se retenir pour ne pas les goûter. On voudrait tout essayer, dans ces entrepôts à perte de vue, où l’on se conçoit produit humain, parmi d’autres. On prendrait la saveur de tous les possibles comestibles. Tous. Qui vous goûterait ?

On se souviendrait des premières Halles de Paris, dont on a aucun souvenir. Arrivé à Paris en 1972, il se pourrait pourtant qu’on les ait vues. Mais aucun souvenir autre que celui reconstitué par un malice mémoriel. A partir d’une photo de Robert Doisneau ou Henri Cartier-Bresson, à moins qu’il ne s’agisse de Denise Colomb ou Willy Ronis.

Tartines beurrées et chocolat dans le troquet des halles à la fin, décoré sous le signe du raisin, bien sûr. Une expérience à faire une fois dans une vie. Mon catalogue existentiel est assez bien rempli.

Le tombe de Leonardo Da Vinci à Amboise, dans la chapelle Saint-Hubert du château embaumée par l’odeur des deux bouquets de lys.

Le premier bouquet est de fleurs encore fermées, le second contient des lys épanouis à la puissante senteur. On ferme les yeux en se demandant si les restes de Léonard sont vraiment ceux-là car ils ne sont que présumés, ayant été transférés d’une autre chapelle détruite entretemps. 1519, ca remonte un peu.

Willie, 77 ans, demande si on ne pourrait pas lui faire une petite place à côté de la tombe de Léonard. Je dis, à moi aussi, alors. Mais dans 54 ans. Oui, en 2072, je l’envisagerai… Anna, qui aura 18 ans trois jours plus tard, ce que l’on fêtera dans un resto montmartrois à Paname, aura alors 72 ans.

Je goûterai les premières gariguettes d’un nouveau printemps, celles de Plougastel peut-être. Que deviendra mon chat ? Oh, je n’en ai pas…

A posteriori, toujours demeurer rieur. Nonobstant le tartare de la substance dont on est fait.

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