UnesCorbusier : droit de Cité, 17 sites classés, radieux Fada !

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juillet 17, 2016 par Parallèles Potentiels

17 juillet, 17 sites : un grand jour !

Affaire classée ! Après deux premiers rejets (afin de parfaire le dossier, chose fréquente), Le Corbusier est inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

J’ajoute que son Modulor, toise de la hauteur de plafond humaine idéale (bras levé) conçu sur mesure pour les fameuses Unités d’Habitation de Cité Radieuse (celle de Marseille, mais aussi Rezé près Nantes, une autre près de Nancy) était une vraie créature digne d’une vision d’espace futuriste.

Quelque part entre imagerie de superhéros avant l’heure et… disons intra-terrestre habitatif  (comme le titre de ce post, comprenne qui pourra), voire loup des steppes de l’habitat urbain.

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Certains disaient bas qu’il ne fallait pas  le classer (pas le Modulor, l’oeuvre ou l’homme), car certains de ses écrits, entre deux guerres, étaient idéologiquement chargés. Sans compter le Marais qu’il aurait voulu raser pour faire un alignement de tous façon avenue de Brasilia dans Paris. Ce projet douteux en effet (à resituer dans le contexte de sa formation historique, comme d’habitude), était avant tout une bête à concours d’architecture tape à l’oeil , une déclaration d’intention, un coup de com de cabinet d’architecte, dirait-on aujourd’hui…

Quoi qu’il en soit, Classement mérité… car le rigoureux et créatif Fada (ainsi nommé à Marseille, dite Mars) mérite  cette panthéonisation patrimoniale de son oeuvre, si ce n’est la canonisation de sa personne entière. Qui n’est pas multi-facettes, anyway ?

Il était protéiforme, ne peignait pas mal du tout, comme on le vit encore en 2015 au Centre Pompidou pour l’expo du cinquantenaire. J’aime cette photo de lui par André Villers, devenu le complice de Picasso à Vallauris (revue la semaine dernière au Musée de la photographie André Villers à Mougins, qui présente une très belle galerie de personnages/tons/portraits, dont son directeur me disait que sa palette/regard de photographe était quand même plus large que celle de Lucien Clergue) :

LeCorbu par André villers

Les sites classés

Dix en France, deux en Suisse, les autres en Allemagne, Belgique, Argentine, Inde et Japon. Des immeubles habités, comme notre fameuse Cité radieuse adorée (dite Cité du Fada) à Marseille, des lieux de culte comme la chapelle de Ronchamp et le couvent Sainte-Marie-de-la-Tourette en Rhône-Alpes, une usine textile à Saint-Dié-des-Vosges, un quartier entier à Firminy (dont venait l’ami Stéphane Herbert, photographe épris d’architecture, qui me fit connaître et rencontrer Oscar Niemeyer en 2003).

La liste in extenso

Un poème d’énumération, forcément non exhaustif : sont classées les Maisons La Roche et Jeanneret à Paris, l’immeuble locatif Porte Molitor, à Boulogne-Billancourt (dans une rue à coté de la piscine Molitor  devenue un hôtel chic du groupe Accor), la Villa Savoye (et sa loge de jardinier) à Poissy, la Cité Radieuse à Marseille, la Cité Frugès à Pessac, la petite villa au bord du lac Léman à Corseaux, l’Immeuble Clarté à Genève, la maison Guiette à Anvers, les maisons de la Weissenhof-Siedlung à Stuttgart.

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Mais encore… la Manufacture à Saint-Dié-des-Vosges, la Maison du Docteur Curutchet à La Plata (Argentina), la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp.

Le Cabanon  de bois où il séjournait (et coula par un beau matin triste) à Roquebrune-Cap-Martin (lieu récemment réhabilité, devenu le Cap Moderne, qui a aussi repris la villa E-1027 d’Eileen Gray, sise juste à côté). Le couvent Sainte-Marie-de-la-Tourette à Eveux.

Notons qu’à Chandigarh, ville entière, en mutation perpétuelle, seul le complexe du Capitole a été classé… Ce qui est déjà très bien, au regard de la complexité, disons, du tissu urbain de cette ville.

On trouve aussi le Musée national des Beaux-Arts de l’Occident à Taito-Ku (Tokyo, 1959) et enfin le quartier de la  Maison de la Culture à Firminy. Ce qui inclut le surprenant archétypal stade municipal ci-dessous, l’Unité d’Habitation, le théâtre de verdure et l’église Saint-Pierre.

 

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Amusant stade, qui rappelle…

© Radio France – Yves Renaud

Flashback

En 2009 et 2011, la candidature avait été rejetée. Contrairement aux fois précédentes, l’organisme qui instruit les dossiers, l’Icomos, était favorable à la reconnaissance de l’œuvre. C’est quasiment une garantie de succès. Ce qui a changé ? Une liste resserrée sur les sites les plus représentatifs, d’une part. L’ajout du site indien de Chandigarh, d’autre part : une ville nouvelle, conçue dans les années 50, pour laquelle Le Corbusier a créé plusieurs bâtiments publics. Cette nouvelle liste ambitionnait donc de refléter réellement l’universalité de Le Corbusier.

Voir ici le diaporama (en mode no comment/zéro blabla,  bande-son électronique d’époque) de la fondation Le Corbusier : « L’œuvre architecturale de Le Corbusier – Une contribution exceptionnelle au mouvement moderne »

La musique est d’Edgard Varèse : Il s’agit du « Poème Electronique » présenté dans le superbe Pavillon Philips pour une exposition universelle, à Bruxelles, en 1958. Bâtiment moderniste, éphémère par définition. Dommage : j’en aurais bien fait ma tête de lit.

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Ce classement tant attendu, certes pas par les foules déchaînées, ni peut-être par les alter en quête d’un monde autre, moins pire – en tout cas pour les enfants de la middle class parisienne abonnée à Télérama – que j’appelle de mes voeux aussi sans savoir quelle forme il revêtirait au juste (pas les abonnés, ce monde qu’il faudrait refaire, véritablement en état d’urgence permamente) réunis entre deux attentats dans le cadre de Nuit Debout ronronrépu – en revanche par des générations d’architectes et affidés (le classement, peut-être aussi une autre société)  – intervient deux semaines  après la réouverture officielle d’un autre lieu emblématique de l’apprenti horloger suisse :

La cité de Refuge de l’Armée du Salut, à Paris,  située rue Cantagrel, vers le fin fond du 75013. Je me souviens que j’eus, près de là, un travail estudiantin d’enquêteur téléphonique (pour des sondages Médiamétrie). Je m’y rendais à vélo, passant dans les années 80 devant ce lieu qui ne payait pas de mine.

Je confesse que je le regardais à peine, car déjà ou encore la tête pleine de contacts téléphoniques, d’opinions politiques et de choix télévisuels à extorquer à des contemporains anonymes, tantôt compatissants, tantôt rejetant ma demande sondagière dans les proportions habituelles :

La Cité de Refuge : « Joyau architectural au service des plus humbles,  tout juste réhabilitée, a retrouvé son éclat d’antan en juin 2016. Posée  en 1933 à l’orée d’un faisceau de voies ferrées, dissimulée aujourd’hui sous le vaste programme urbain de Paris Rive Gauche, en cours d’achèvement dans le 13e arrondissement, l’immeuble emblématique de onze plans (ici, on ne dit pas étages) réalisé pour l’Armée du salut par Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret porte de nouveau beau.

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Un embellissement d’autant plus remarquable que le projet de restauration patrimonial s’est mis, chose rare, au service du projet social. L’objectif des lieux reste inchangé : accueillir les plus démunis tout en permettant leur réinsertion sociale et professionnelle. Sur l’ensemble du site, qui comprend aussi l’immeuble du Centre espoir, de conception plus récente, 282 personnes ou familles sont aujourd’hui accueillies. »

Pour des visites organisées, rensignements, inscription obligatoire  c_refuge.visit@yahoo.com

Ps :  Les lignes ci-dessus en italique sont empruntées au site du Mois de l’architecture.

Maître d’ouvrage : RSF, filiale du groupe 3F

Gestionnaire du site : l’Armée du Salut.

Sources : France Bleue, Christophe Riedel, souvenirs, échanges, entre autres dans le cadre d’une amitié contrariée.

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Enfin, donnons au voix au double regard conséquemment posé sur le stroboscopique Corbusier par nos confrères de Télérama (20/7/16 :

« Avec dix-sept œuvres classées au patrimoine mondial de l’humanité, l’architecte français voit son génie bâtisseur enfin reconnu. De l’humanité, Le Corbusier n’en avait pourtant pas beaucoup. Les réactions sont partagées.

Pour !

Bonne nouvelle pour l’architecture ! Coup sur coup, à la mi-juillet, l’Unesco a classé au patrimoine de l’Humanité Oscar Niemeyer, l’homme qui aimait les formes et les femmes, et Charles Edouard Jeanneret, alias Le Corbusier, l’homme qui aimait le soleil et sa maman. Voilà pour les titres des gazettes. Plus sérieusement, l’Unesco ne s’est évidemment intéressée qu’à l’œuvre de ces deux architectes du XXe siècle qui, chacun à leur manière, ont apporté une contribution majeure à l’inventivité et au développement international du mouvement moderne.

Là s’arrêtera la comparaison. Le Brésilien, avec ses charmantes et tropicales ondulations de béton – et ses choix politiques résolument de gauche, quitte à s’exiler au moment de la dictature –, ne recueillera que des louanges. Corbu, en revanche, saura réveiller les rancœurs : en France, c’est un mal aimé. Dans l’esprit du grand public, qui n’a pas toujours tort, les cités plantées loin de tout dans le mauvais gazon, c’est lui. Les « cages à lapins » où l’on entasse les pauvres, lui encore. Le « zoning » qui prétend séparer les lieux d’habitation de ceux du travail et des loisirs, toujours lui… Pas faux. Quand il s’est piqué d’urbanisme, Le Corbusier a sorti le plan Voisin qui prévoyait de raser la moitié de Paris pour y planter des tours gigantesques desservies par des autostrades. Ou la refonte d’Alger avec un seul immeuble de plus de dix kilomètres de long qui aurait suivi la rade à mi-hauteur des collines et sur laquelle auraient circulé les voitures. Ou la charte d’Athènes, sorte de jus de crâne pondu en 1943 alors qu’il n’avait pas de boulot, et qui, un peu malgré lui, servit de bible aux aménageurs sans imagination de l’après guerre.

L’homme sûr de son génie

Mais ce n’est pas Corbu l’urbaniste que l’Unesco a salué. Même à Chandigarh, la ville indienne qu’il a dessinée « suivant les préceptes du corps humain » (avec une tête, un cœur, un ventre), seuls la Cité Judiciaire, le Parlement et le Palais du Gouvernement sont inscrits. Le reste vit sa vie…

Non, le Corbu célébré aujourd’hui, c’est l’inventeur du plan libre qui permet tous les aménagements intérieurs – une structure poteau-dalle en béton qu’il imagine en 1917 avec l’unité Domino – et celui du toit terrasse qui offre la jouissance du ciel, deux qualités de la sublime Villa Savoye, à Poissy (78). Le Corbu que l’on chante, c’est celui de l’intelligence constructive et du béton brut élevé au rang de matière noble de la Cité Radieuse de Marseille où tous les appartements, imbriqués en duplex selon le principe du « casier à bouteilles », disposent d’une double exposition. Le Corbu que l’on aime, c’est le bâtisseur de la chapelle de Ronchamp qui réussit une forme pure, absolue, incontestable, avec les pierres de l’ancienne église qui avait brûlé, quelques ferrailles de récupération, du mauvais béton et un méchant enduit plutôt pâteux.

Le Corbu que l’on admire, avouons-le, c’est ce bonhomme sûr de lui et de son génie, capable parmi les premiers de traverser les océans pour porter au loin la bonne parole de l’architecture et construire à l’autre bout du monde. La reconnaissance de l’Unesco, premier classement transfrontières en son genre, rassemble en effet dix-sept bâtiments sur trois continents et sept pays (Allemagne, Argentine, Belgique, France, Inde, Japon, Suisse).

Et puis, il y a le Corbu que l’on absout, le naturiste amoureux de la Méditerranée qui termine ses jours dans la frugalité heureuse d’un cabanon de seize mètres-carrés face à la grande bleue (et dedans, car il finit par s’y noyer), à Roquebrune-Cap-Martin.

Et tant pis pour ses amitiés douteuses avec des gens d’extrême droite, sa fascination pour l’ordre et l’hygiène, son admiration pour l’Italie fasciste (et accessoirement pour la Russie de Staline), son porte-à-porte humiliant, dix-huit mois durant, dans les couloirs du régime de Vichy… Le bonhomme n’était pas sympathique ? Sans doute. Mais il n’a pas de sang sur les mains, et a laissé de belles choses. Peut-être que l’architecte du Parthénon battait sa femme – ce qui est mal ! –, mais là n’est pas le sujet. Luc Le Chatelier

 

Contre !

L’œuvre de Le Corbusier labellisée Unesco ? Pourquoi pas, après tout. Il est important de garder la mémoire du XXe siècle. Ne tombons pas dans les mêmes travers qu’un certain Le Corbusier, qui voulait raser une bonne partie du Paris historique. L’honneur ainsi fait à ce personnage a, malgré tout, quelque chose de choquant. Car, dans son cas, il est difficile de séparer l’homme et l’œuvre. Le Corbusier est essentiellement urbaniste. Bâtir la ville moderne est le rêve de toute sa vie. Ses maisons sont des laboratoires, et son urbanisme vise, grâce au « plan dictateur », à construire une société régénérée, rationalisée, hiérarchisée, mise en ordre. Un programme brutal, « parce que l’urbanisme est brutal, parce que la vie est brutale ; la vie est sans pitié », écrit-il. C’est pourquoi les fascistes français des années 1920 se sont emparé de ses idées, et ont fait de lui l’un de leurs idéologues. Et c’est aussi pourquoi il a été leur compagnon de route jusqu’à la Libération.

Pourquoi construire une ville nouvelle ? Pour rendre l’homme-machine plus productif. Son idéalisation du machinisme, exprimé par sa fameuse formule « une maison est une machine à habiter » coïncide avec les idées du mouvement futuriste italien. Le Manifeste de l’architecture futuriste, co-écrit par l’architecte Antonio Sant’Elia et le poète Filippo Tommaso Marinetti en 1914, fait déjà la promotion d’une maison de ciment « extraordinairement laide dans sa simplicité mécanique ». Et, lors de sa conférence La Poésie motorisée, Marinetti déclare en 1938 : « Après la guerre (de 14-18, ndlr), le grand architecte Suisse-Français, Le Corbusier, trouvait le mot pour définir la maison : “machine à habiter”. Il faut dire que c’est vraiment Antonio Sant’Elia l’inventeur, et Le Corbusier le suiveur » (1). Il exagère un peu, mais, en juin 1934, lors d’une conférence à Rome, Le Corbusier salue néanmoins le rôle primordial joué par Sant’Elia « dans la conception des nouvelles formes architecturales » (2), ce dont Marinetti, présent dans la salle, le remercie aussitôt.

Comme Marinetti l’explique dès 1910, le futurisme prépare « la prochaine et inévitable identification de l’homme avec le moteur. (…) Il est certain qu’en admettant l’hypothèse transformiste de Lamarck, il faut reconnaître que nous aspirons à la création d’un type inhumain, en qui seront abolis la douleur morale, la bonté, la tendresse et l’amour, seuls poisons corrosifs de l’intarissable énergie vitale » (3). Partageant cette « hypothèse transformiste » radicale, le médecin parisien Pierre Winter, chef du Parti fasciste révolutionnaire, adepte de la « trique », admirateur de Mussolini, ami et voisin de Le Corbusier, initie ce dernier à la biologie et à l’eugénisme. Plus précisément à l’« élevage humain » où l’urbanisme et le sport contribuent, comme le proclame l’architecte, à « entretenir la machine », et à fabriquer « une race solide et belle, saine ».

Le Corbusier va jusqu’à affirmer que ses villes et villages « radieux » sont « des démonstrations scientifiques de biologie urbanistique moderne », chassant ainsi la politique hors de la cité, au profit du seul ordre « biologique ». Tout cela conduit à « l’Unité d’habitation de grandeur conforme », à Marseille. Aujourd’hui estampillée Unesco, cette énorme boîte en béton était destinée à « réaliser l’élevage – je dis bien l’élevage – de l’espèce : enfants et adultes », insistait Le Corbusier en 1948. Pour cela, il voulait interdire aux femmes de travailler et priver les hommes de bistrot. En plus, le chauffage était tout le temps en panne…

Un dernier mot sur l’antisémitisme du maître. En 1914, le jeune Charles-Edouard Jeanneret travaille sur un plan d’urbanisme – déjà ! – pour La Chaux-de-Fonds, sa ville natale, où il propose de construire un quartier réservé aux Juifs. Il est alors publiquement qualifié d’antisémite. Puis il se brouille avec son client Anatole Schwob avant de quitter La Chaux-de-Fonds en 1917, « auréolé d’antisémitisme ». Il s’en ouvre à son mentor William Ritter, encore plus antisémite que lui, comme chacun pourra le vérifier en lisant leur correspondance croisée, publiée aux Editions du Linteau. Le Corbusier, classé Unesco, labellisé facho. Xavier de Jarcy

 

 

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